Affichage des articles dont le libellé est littérature. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est littérature. Afficher tous les articles

dimanche 16 février 2014

Big Sur le film

Si on a longtemps parlé de la production du film On The Road (basé sur le roman du même nom par Jack Kerouac) avant sa diffusion sur les grands écrans (dont l'accueil a été assez mitigé), Big Sur (autre film inspiré d'un roman du même nom par le même auteur), quant à lui, est arrivé comme un cheveu sur la soupe.




Que dire de Big Sur? D'abord, mise à part la qualité de la réalisation, ce film raconte le côté caché de la vie apparemment survoltée de la Beat Generation. Le roi de cette génération, par défaut, c'était l'écrivain franco-américain Jack (Jean-Louis) Kerouac. En compagnie de William Burroughs, Allen Ginsberg et de plusieurs autres à leur suite, ces exclus de la nouvelle société de consommation d'alors voulaient explorer un autre art de vivre que celui proposé par l'American dream.

On aura beaucoup dit sur les Beat, mais l'ironie veut qu'ils aient été tous mal compris dans leur démarche. Jack Kerouac au premier abord. Son premier succès commercial sera d'ailleurs le premier malentendu de tout ce mouvement, ne serait-ce que sur la base même de sa philosophie, celle d'une simplicité volontaire avant la lettre, mais aussi d'une liberté clamée haut et fort, loin des "spotlights" et du vedetteriat.

Mais le malaise de Kerouac sera considérablement plus profond. Derrière les angoisses reliées à son succès se cachent de puissants conflits de son enfance (son frère décédé de la tuberculose, père alcoolique, mère hyperprotectrice) qui l'empêchent de devenir un homme pleinement épanoui.






Tout le projet du film Big Sur tient à montrer l'impossibilité de Kerouac (Jean-Marc Barr) de prendre le virage de la maturité, loin de l'alcool et autres drogues hallucinogènes, ce qui lui interdit par exemple la vie de couple avec Billie (interprété par Kate Bosworth). Personne ne savait alors que Kerouac, à partir de ce moment, avait commencé un suicide en douce par l'alcool, qui connaîtra sa conclusion en 1968, quand Kerouac mourra au bout de son sang d'une hemorragie oesophagienne. À ceux qui l'avertissait des dangers de l'alcoolisme, Kerouac avait cette réponse qui ne souffrait pas de réplique: "Je bois et j'ai mes raisons..."

Le réalisateur Michael Polish avait donc à affronter non seulement le défi de rendre à l'écran la vie d'un écrivain mais aussi d'explorer l'impasse que vivait un Kerouac perdu dans l'âge mûr et étourdi par le succès commercial de son premier livre. L'immensité des décors naturels de la Côte Ouest aura facilité sa tâche: grands plans répétitifs de l'océan traversé de puissants courants, rivages surmontées de hautes falaises, routes en lacis, séquoias géants aux racines tortueuses au milieu desquels se trouve le cabanon de Lawrence Ferlinghetti, ami libraire-éditeur de Kerouac. Un décor gigantesque auquel le personnage principal est confronté et qui l'étourdit. La fine reconstitution de l'époque, surtout dans la grande ville (San Francisco), ajoute quant à elle une note de nostalgie dont l'apport est loin d'être négligeable.

C'est à partir de cette cabane que toute l'histoire pivote. C'est là que Kerouac s'y trouve soit seul, soit en couple, soit en compagnie de ses amis beat, soit même en présence  de son vieux compagnon Neil Cassidy qui y amène sa femme et ses deux enfants! Toutes les formules y auront été explorées, sans pour autant que Kerouac trouve une solution à son mal de vivre. Comment, en effet, Kerouac saura-t-il réaliser son interaction avec le monde et surtout avec une femme sans l'aide de l'alcool? Le défi de rendre cette confusion dans l'esprit de Kerouac n'était pas de tout repos, tenant compte de l'imbroglio personnel de Kerouac et des nombreux personnages qui l'entourent. Même s'il y a eu élagage à ce niveau-là, on sent que la "soupe" est composée de trop d'ingrédients, de sorte qu'il y a une sorte de flottement dans l'évolution de l'histoire.

L'acteur Jean-Marc Barr se débrouille tant bien que mal dans l'incarnation de cet écrivain coïncé dans son rôle de roi des Beat. Peut-être exagère-t-il un peu les poses connues de Kerouac, celles où par exemple il a été vu se tenir les hanches à deux mains, ou encore cette manière de rouler des épaules, sans compter la posture du fumeur pensif regardant au loin l'horizon. Peut-être aurait-il fallu non pas en rajouter mais s'en remettre à une approche plus minimaliste. Est-ce les limites de la réalisation qui l'a empêché de rendre pleinement l'ampleur du personnage dans son combat épique? Difficile à dire.

Un habitué de l'époque beat saura sans doute s'y retrouver avec un certain bonheur, mais pour ceux qui sont nés dans la société de sur-consommation, je ne suis pas sûr qu'ils pigent les tenants et les aboutissants d'un monde qui s'en est malheureusement allé et dont la philosophie peut leur sembler incompréhensible... 

.

dimanche 23 juin 2013

Le Mythe de la perfection

Jamais nous nous sommes autant bercés par l'illusion de la perfection comme en ces années-ci. Nos médias sont remplis d'articles et de chroniques sur les records, les sommets ou les nouvelles frontières que l'Homme vient d'atteindre.

Et jamais je n'ai vu autant de misères, de souffrances et de solitudes que dans la vie quotidienne.

L'écart entre nos illusions et notre réalité est ahurissante. Cela explique sans doute l'amertume qui nous habite.

Je vous cite un vieil extrait tiré de la préface de Henry Miller à son roman Tropique du Capricorne.  Ce qu'il a dit dans ces lignes - en 1972, alors qu'il venait de passer le cap de ses 80 ans - est toujours aussi vrai aujourd'hui. L'Homme trébuche constamment sur le fantasme de la perfection au lieu de se contenter d'être seulement lui-même. Être soi-même, en fait, est un véritable miracle. Pourquoi demander davantage?

Ce qui m'a amené à cet extrait, c'est après avoir vu quelques minutes d'un documentaire sur la supercherie de Lance Armstrong. La dope qu'il a prise pour gagner de prestigieux titres en cyclisme pendant les années de ses succès continus. Et Dieu sait  à quel point on nous l'a présenté comme un exemple à suivre.

J'irais plus loin: quand bien même il n'aurait pas été dopé, je me demande s'il aurait dû être présenté comme un modèle à suivre. J'en doute. La perfection au prix de la douleur extrême, cela relève du ridicule.

Voilà ce qu'en disait sagement Henry Miller:
Pour que l'on comprenne bien ce que j'entends par cette simplicité, je dirai encore ceci: nous ne vivons pas à coups de chef-d'oeuvre, ni à travers des chefs-d'oeuvre, ni à cause de chefs-d'oeuvre. Nous sommes beaucoup plus chargés de sens lorsque nous babillons comme l'enfant que lorsque nous nous comportons en  monstres d'intelligence. Nous n'avons plus besoin des exercices de gymnastique qu'exige la fréquentation  des chefs-d'oeuvre. Il y a beau temps que les maîtres eux-mêmes y ont renoncé; beau temps qu'ils se sont envolés de la cage. Mais nous, idiots que nous sommes, nous nous entêtons à ramper dans la coquille vide, comme de pauvres escargots perdus et abandonnés.

.

dimanche 9 juin 2013

Boxcar Bertha

Boxcar Bertha a été une hobo, c'est-à-dire une femme qui évoluait en marge de la société américaine et qui vivait d'expédients, et comme tous ses semblables, elle déplaçait principalement à bord des trains d'un bout à l'autre du continent. De cette manière, elle a rencontré d'autres gens ayant le même mode de vie, ce qui lui a permis d'explorer ce monde vivant en parallèle du mainstream. Douée d'une intelligence vive, elle avait le potentiel pour comprendre son milieu et en faire un témoignage authentique. C'est d'autant plus vraie qu'elle est elle-même née d'une mère hobo !

Vers la fin de sa vie, Boxcar Bertha - dont le véritable nom est Bertha Thompson - a rencontré Ben Reitman, un médecin voué à la cause des malades des quartiers pauvres de Chicago. C'est son histoire, celle de Boxcar, qui aura inspiré l'idée d'écrire sa biographie à partir de ses confidences sous le titre de Sister of the Road: the autobiography of Boxcar Bertha. En français, cet ouvrage a été publié dans la collection 10/18 sous le titre de Boxcar Bertha.

J'ai été étonné par le portrait de l'Amérique du début du XXe siècle, tant le climat social se démarque de celui dont on est témoin aujourd'hui, celui du désenchantement contemporain. À cette époque, selon les propos de Boxcar, les Américains opprimés étaient capables de contestation et d'une pensée politique. Ils organisaient des mouvements indépendants d'entraide pour l'éducation, la nourriture et le logement. Au milieu de tout cela se croisait aussi des voleurs à la tire, des prostituées, des drogués, des paumés, des handicapés, bref tout ce qui n'appartenait pas à la société américaine courante. Malheureusement, malgré ces organisations, la tradition d'entraide et de soutien ne semble pas avoir traversé les décennies, si on regarde l'individualisme forcené des Américains. Il aura sans doute fallu de longues années de répressions policières et d'une pensée politique rétrograde pour en arriver là, comme en font foi les pages de l'Histoire récente.

Quelques extraits pour illustrer les propos éclairants de Boxcar Bertha:

[Sur les hobos]
Elles acceptaient sans ressentiment le fait d'être des produits du "système", de cette société qui vous embauche et vous débauche, de cette société ou les propriétaires doivent toucher leurs loyers. Seules quelques-unes n'avaient, à mon instar,  pas besoin de l'endroit - des vagabondes qui ne faisaient que passer.

[Sur la démocratie]
Qui peut rester tranquille, pacifique en se contentant de voter? Même aujourd'hui, dans cette sinistre période de crise, tout ce que nous tirons du chaos c'est de voir les riches devenir toujours plus riches, puissants et arrogants et la masse des pauvres devenir plus soumise et s'accommoder de force d'un niveau de vie plus bas! Le seul espoir, c'est de voir des migrants refuser ce qu'on leur donne. Toi et les gens de ta trempe, vous êtes les derniers en Amérique qui aient encore une vraie notion de la liberté.

[Puissance du capitalisme]
"Plus j'en apprends sur le chômage, plus il y a de chômeurs. Plus je contribue aux causes antiguerre, plus il y a de guerres. Plus il y a de diplômés et de professeurs, plus il y a d'incertitude. Plus nous connaissons les incohérences et les injustices du capitalisme, plus il devient puissant." (Lowell Schroeder)

[Fatalité du capitalisme]
"Je croyais que je voulais être une missionnaire pour les hobos. Je m'aperçois maintenant qu'en dehors de les nourrir et les vêtir, on ne peut rien faire de valable sans transformer le système économique. Or, actuellement, ce cher grand public plébiscite le système capitaliste. J'espère que ce ne sera pas toujours ainsi. Ensuite, j'ai voulu aider les travailleurs sociaux et les spécialistes des sciences sociales. Mais plus J'enquête, plus je suis convaincue qu'ils ne sont que des instruments ignorants et manipulés par un système puissant." (Boxcar Bertha)

Boxcar Bertha. Ben Reitman. Éditions Christian Bourgois, Collection 10/18,  no.2760

mardi 10 avril 2012

Henry Miller - Lettres à Maurice Nadeau

Quand on aura pensé que tout a été lu de l'oeuvre d'un écrivain et tout dit à son sujet, on devra malgré tout se rendre compte qu'il y a toujours un inédit ou une découverte qui sortira tout à coup des tiroirs.

Ici, l'éditeur-critique-écrivain Maurice Nadeau permet la publication des lettres (1947-78) du célèbre et controversé écrivain américain Henry Miller. Dans la préface, on découvre que les deux hommes ont été mis en contact en raison de la censure exercée sur l'oeuvre de Miller. Maurice Nadeau avait mis sur pied un Comité de défense de la libre expression, ce qui a été le début de leur collaboration.

Qu'est-ce qu'on y découvre dans cet série de lettres? Bien entendu, le même Miller que l'on a connu au fil de son oeuvre, celui d'un homme qui promouvoit la conquête de soi et qui décrie la société de consommation à la source de l'esclavage de l'Homme à son travail. Que d'obligations n'a-t-on pas inventé pour garder l'Homme au boulot? pour l'éloigner de sa liberté et de son émancipation? Voilà le genre de propos que Miller tient dans ces pages.

On y découvre aussi un Miller plus apollinien en pleine période créatrice, alors qu'il écrivait la Crucifixion en rose ainsi que d'autres écrits et essais. Nadeau a d'ailleurs publié plusieurs des travaux de Miller dans les éditions Buchet et Chastel. Je disais de Miller qu'il était "apollinien" malgré l'incertitude financière qui le suivait encore à cette époque, comme quoi, la carrière d'un écrivain authentique est le parcours du combattant jusque tard dans une vie. Mais Miller, on s'en rend compte, gardait le morale et faisait preuve d'une candeur et d'une sérénité malgré l'adversité. Mieux encore, il s'inquiétait pour ses autres confrères écrivains (comme Albert Cossery dans la dèche à Paris) et cherchait toutes sortes de manière pour leur venir en aide.

Cette correspondance est donc l'occasion de revoir le parcours de Miller et, indirectement, le rôle joué par Maurice Nadeau dans son rôle à défense et promouvoir la littérature, envers et contre tout.

Henry Miller - Lettres à Maurice Nadeau (1947-78). Éditions Buchet-Chastel. 435p.

.